Les propositions des candidats aux municipales sur l’immobilier à Paris dessinent des visions très contrastées de la capitale, entre ville régulée et solidaire ou métropole plus « pro-propriétaires ». L’enjeu est majeur : se loger à Paris reste difficile pour les classes moyennes, les jeunes actifs et de nombreux ménages, malgré l’encadrement des loyers et la progression du logement social.
Le logement, thème central du scrutin
À l’approche des municipales de 2026, les études d’opinion confirment que le logement et l’immobilier font partie des tout premiers critères de vote pour les Parisiens. Une majorité d’électeurs dit vouloir juger les candidats sur leur capacité à faire baisser la pression sur les loyers, à lutter contre la rareté de l’offre et à mieux répartir le logement social dans la capitale. Pour les équipes de campagne, impossible donc d’esquiver le sujet : chaque camp met en avant des mesures phares censées « réconcilier Paris avec ses habitants ».
Cette centralité du logement s’explique aussi par un contexte particulier : après des années de hausse, les prix de vente ont marqué le pas, mais restent très élevés, tandis que de nombreux ménages peinent toujours à trouver un logement adapté à leur budget et à leur situation familiale. À cela s’ajoutent les tensions autour des locations touristiques, de la rénovation énergétique et de la place des classes populaires dans la ville, autant de thèmes qui alimentent les clivages entre candidats.
Réguler Airbnb et les locations touristiques
Les locations de courte durée occupent une place centrale dans les programmes, tous bords confondus, car elles symbolisent à la fois l’attractivité touristique de Paris et la pression sur le parc résidentiel. Le camp centriste autour de Pierre-Yves Bournazel, qui s’inscrit dans la majorité présidentielle, propose de réduire drastiquement le nombre de nuitées autorisées pour la résidence principale, en passant de 90 à 30 jours par an, afin de limiter la transformation d’appartements familiaux en quasi-hôtels. L’idée est de renvoyer les propriétaires vers la location classique de longue durée, jugée plus vertueuse pour le tissu urbain.
À gauche et chez les écologistes, la ligne est plus dure encore : David Belliard plaide pour l’interdiction pure et simple des « Airbnb professionnels », ces biens qui ne sont plus vraiment des logements mais des produits touristiques, et pour une montée en puissance des contrôles. Il défend la création d’équipes dédiées à la surveillance des plateformes et la hausse des sanctions financières pour les fraudeurs. À droite, le discours se montre plus nuancé : les candidats insistent davantage sur une application stricte des règles existantes, plutôt que sur de nouvelles limitations, au nom de la liberté des propriétaires et de l’attractivité économique.
Logement social : vers 40% de parc public ?
Depuis le début des années 2000, Paris a fortement augmenté la part de logements sociaux, passée d’environ 13% à environ un quart du parc, ce que la majorité sortante présente comme un pilier de son bilan. Pourtant, plusieurs candidats jugent que la marche n’est pas terminée : les écologistes, en particulier, portent un projet de véritable « bascule » en faveur du parc public. David Belliard affiche ainsi un objectif de 40% de logements publics à l’horizon d’une dizaine d’années, dont 30% de logements sociaux et 10% de logements dits « abordables », à loyers intermédiaires.
Cette stratégie repose sur plusieurs leviers : acquisitions d’immeubles existants, transformation de bureaux vacants, construction de nouveaux immeubles sur des fonciers publics ou en partenariat avec des bailleurs sociaux. La municipalité sortante met déjà en avant des opérations de rééquilibrage entre arrondissements, visant à développer le logement social dans les quartiers historiquement plus aisés. En face, des figures de la droite, comme Rachida Dati, ont souvent critiqué cette politique, dénonçant une densification excessive et un manque de concertation avec les habitants, ce qui nourrit aujourd’hui une confrontation idéologique sur la « juste dose » de logement social dans chaque quartier.
Encadrement des loyers : pérenniser ou desserrer l’étau ?
L’encadrement des loyers, en vigueur à Paris depuis 2019 sous forme d’expérimentation, a été l’un des instruments les plus emblématiques de la politique du logement. Les études locales montrent qu’il a permis de limiter certaines hausses et de mettre un coup d’arrêt aux loyers manifestement abusifs, même si son effet reste modéré face au niveau général des prix. À la fin de 2025, une proposition de loi a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale pour pérenniser et sécuriser ce dispositif, signe que le cadre national s’oriente vers une plus grande stabilité.
À Paris, les candidats de gauche et les écologistes défendent clairement le maintien, voire le renforcement, de l’encadrement, présenté comme un outil de protection des locataires et des classes moyennes. Ils envisagent de mieux informer les locataires sur leurs droits et de doter la Ville de moyens supplémentaires pour repérer les abus. Les candidats plus libéraux restent beaucoup plus réservés : ils craignent que la combinaison encadrement des loyers / fiscalité élevée éloigne une partie des investisseurs et réduise l’offre locative, au détriment des locataires eux-mêmes. Certains proposent d’assouplir le dispositif, ou de l’accompagner de garanties renforcées pour les bailleurs, afin de ne pas les décourager.
Logements vacants, fiscalité et « remise sur le marché »
Au-delà de l’encadrement, plusieurs programmes mettent l’accent sur la lutte contre la vacance, considérée comme une anomalie dans un contexte de tension extrême sur l’offre. Les listes les plus interventionnistes souhaitent renforcer la surtaxe sur les logements vacants de longue durée et développer des dispositifs spécifiques pour remettre des milliers de biens sur le marché locatif, qu’il s’agisse de logements inoccupés ou de bureaux convertibles. L’objectif affiché par certains responsables écologistes est de remettre jusqu’à 100 000 logements sur le marché en combinant lutte contre la vacance, encadrement des locations touristiques et mobilisation du parc existant.
Les candidats plus à droite privilégient davantage la voie de l’incitation : allègements fiscaux conditionnés à la mise en location de biens aujourd’hui vides, garanties publiques contre les impayés ou les dégradations, simplification des démarches pour les propriétaires. Ils insistent sur la nécessité de « réconcilier la ville avec ses bailleurs » pour éviter une fuite des investisseurs vers d’autres territoires. Le débat fiscal se retrouve aussi sur la taxe foncière, fortement augmentée ces dernières années, que l’opposition promet souvent de stabiliser, voire de limiter, afin de ne pas pénaliser davantage les propriétaires occupants.
Rénovation énergétique et qualité du parc
La question immobilière ne se limite plus au nombre de logements : leur qualité énergétique et leur confort deviennent un marqueur politique fort. La majorité sortante et les candidats écologistes rappellent les plans successifs de rénovation lancés dans la capitale, et promettent de les amplifier, en ciblant en priorité les passoires thermiques et les immeubles anciens du parc privé. Ils souhaitent articuler davantage les aides locales avec les dispositifs nationaux, pour accélérer le rythme des travaux tout en accompagnant les copropriétés dans des projets parfois complexes.
Les programmes de campagne intègrent aussi la dimension réglementaire nationale, notamment l’interdiction progressive de louer les logements les plus énergivores, qui menace une partie du parc locatif parisien si les travaux ne sont pas réalisés. Certains candidats insistent sur la nécessité de renforcer l’accompagnement des petits propriétaires, très présents dans les copropriétés de taille moyenne, pour leur éviter de sortir du marché. L’enjeu est double : réduire l’empreinte carbone de la ville et garantir des logements décents, sans provoquer d’évictions massives ni de flambée supplémentaire des charges.
Une ville au cœur de visions opposées
Derrière les chiffres et les dispositifs, deux grandes visions de Paris se confrontent. D’un côté, une approche qui assume une forte intervention publique : développement massif du logement social, forte régulation des loyers, encadrement strict d’Airbnb, fiscalité dissuasive sur la vacance et mobilisation du parc existant pour produire une ville plus mixte et plus abordable. De l’autre, une ligne plus libérale qui mise sur la confiance aux propriétaires, la stabilité fiscale, des règles jugées plus prévisibles et des incitations plutôt que des contraintes, avec l’idée qu’un marché mieux « sécurisé » sera plus généreux en offres.
Pour les Parisiens, le scrutin municipal s’apparente ainsi à un référendum sur le modèle immobilier de la capitale pour la prochaine décennie. La question posée n’est pas seulement « combien de logements seront construits », mais « qui pourra encore habiter Paris, à quel prix et dans quel type de ville ». En choisissant un bulletin plutôt qu’un autre, les électeurs trancheront entre des priorités parfois difficilement conciliables : protéger les locataires ou rassurer les bailleurs, densifier ou préserver, encadrer davantage ou relâcher la contrainte.